La Tortue rouge, Michael Dudok de Wit (2016)

Il s’agit de l’extrait de l’article.

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C’est la tempête. Des vagues gigantesques s’élèvent et s’écrasent dans un tourbillon d’écume, et, tout petit, perdu dans l’immensité marine, un homme lutte parmi les flots manquant de l’avaler à chaque bourrasque déferlant sauvagement. C’est sur cette séquence impressionnante et remarquable par sa splendeur que s’ouvre le sublime film d’animation qu’est La Tortue Rouge. Trou noir, et puis changement brusque d’atmosphère : la première scène s’ouvre sur une plage nue et ensoleillée, léchée par les vagues timides cette fois, où une ribambelle de crabes sautillent, déterminés, en direction du corps de l’homme à demi noyé, étendu sur le sable, les vêtements déchirés et les mèches de cheveux éparses fouettant son visage au gré du vent. A la manière du Robinson de Defoe, le survivant se retrouve seul au milieu de ces terres inconnues, et s’empresse d’en faire la découverte : la forêt obscure et impénétrable, par ses sons si occultes qui la rendent vivante et font d’elle une figure presque paternelle, elle lui donne la possibilité de s’enfuir par la mer, lui fournit de quoi construire un radeau. Et ce radeau, parlons-en. L’homme a beau le rendre plus grand, plus solide, les trois tentatives d’escapades se concluent toutes par un misérable échec, comme si la me(è)r(e) refusait son départ. Jusqu’au jour où il découvre la cause de ce cycle infernal. La tortue rouge, qu’il frappe, de rage, et tente de tuer. Un temps mort s’installe alors avant le moment clé du film, lors de la cassure de sa carapace -on peut d’ailleurs y voir celle entre la réalité et le rêve.

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C’est à partir de ce moment que s’ensuit une ode à la vie, une histoire d’amour et empreinte de liberté, de danger, de joie et de peur. Chaque scène n’en finit de nous émerveiller, le dessin tant la bande-son constitue de ce film un incontestable chef-d’oeuvre. On se souvient de cette scène nocturne où le Robinson endormi dans la forêt est réveillé par une musique à l’origine incertaine. Il se lève alors et court vers la plage déserte et obscure, où, dans une vision onirique absolument grandiose, voit un trio de violonistes exécuter un morceau. Puis elle disparaît, laissant place au silence des plus angoissants, avant de réapparaître quelques mètres plus loin. A chaque apparition il court et tente de les rejoindre, se manifeste, sa volonté d’établir un contact entre lui et ces violonistes. Est-il attiré par la présence d’êtres humains autres que lui, ou alors l’essence-même de ce qui rend ce film si pur, et ce qui unit en un sens les êtres, -la musique- ? On ne saurait le déterminer avec justesse, et c’est en cela que la beauté de La Tortue Rouge réside : la limite entre le rêve et le réel, la liberté de penser et la pluralité immense des interprétations quant à chaque scène. Le film parvient, sans niaiserie, à proposer un hymne à l’existence, à faire réfléchir tout en laissant la possibilité de s’évader dans cet univers si sincère et subjuguant à la fois. L’absence de paroles, outre mettant en difficulté l’identification aux personnages, -ce qui ne manque pas de sublimer la verve onirique-, permet une assimilation à la symbolique au travers des images et de la musique. La narration minimaliste ainsi que la monochromie récurrente de certaines séquences contribuent à la pureté et à la naïveté si caractéristique de l’enfant et anime le courant propice à immerger le spectateur dans un monde imaginaire d’une beauté inouïe. Une scène particulièrement marquante est celle où le corps inerte de la tortue s’élève, la nuit, illustrée par une mélodie lancinante. Et c’est dans ces moments d’exemption où le temps s’arrête, que l’esprit, à défaut de suivre une épopée, est tenu dans son rôle de spectateur à l’état le plus primitif.

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