L’aventure de Mme Muir, Joseph L. Mankiewicz (1947)

S’ouvrant sur la sublime partition de Bernard Hermann empreinte d’une sagesse nostalgique, L’Aventure de Mme Muir annonce d’emblée un film d’une mélancolie profonde et touchante qui demeure aujourd’hui sans conteste l’une des plus belles œuvres de Mankiewicz – et un chef-d’oeuvre dans l’absolu – . Mme Muir, incarnée par Gene Tierney, c’est cette jeune veuve qui décide de quitter sa belle-famille pour s’installer au bord de la mer avec sa fille et sa domestique. Elle est séduite par Gull Cottage, une maison dite hantée et délaissée par tous ses anciens locataires. Sourde aux avertissements des uns et des autres, Lucy Muir y emménage, déterminée, un sourire amusé aux lèvres qui déjà laisse percevoir cette brume de mystère flottant autour de l’intrigue. A l’intérieur d’une des pièces, dans l’obscurité, on aperçoit le portrait du capitaine Gregg – Rex Harrison -, ancien propriétaire de Gull Cottage, le regard perçant qui semble vouloir nous fixer sans pudeur. Plus tard, dans la nuit, les allumettes refusent de prendre feu et la fenêtre s’ouvre violemment alors que la tempête fait rage au dehors. Lucy fait alors la connaissance de Daniel Gregg, fantôme entêté et arrogant. Si le sacré caractère de ce dernier rend difficile toute entente et fait d’ailleurs éclater en sanglots la jeune veuve au premier abord, il naît de cette rencontre une complicité extrême, et, enfin, un amour, puissant et intemporel.

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Optant pour une mise en scène discrète et épurée, le réalisateur laisse aux personnages la liberté d’évoluer dans un cadre à mi-chemin entre rêve et réalité. A la naïveté opportune de la jeune veuve qui se met à porter un intérêt tout particulier aux récits de marin vantés par le capitaine Gregg s’oppose la vigilance et la lucidité de Martha, sa domestique, incarnant une forme de bon sens dont le triomphe ne saurait être défini. Lorsque Lucy est tirée de son sommeil par le bruit de la fenêtre martelant le mur au gré des bourrasques alors que de toute évidence, elle avait pris soin de la fermer auparavant, sa domestique rentre à l’improviste alors que Lucy vient tout juste de la refermer. Celle-ci lui fait part alors de son « rêve étrange » où la fenêtre se serait ouverte toute seule : Martha lui fait observer qu’à présent, elle est close, et Lucy ne peut que se soustraire docilement à cette remarque. Là où le fantastique surgit, il semblerait que seuls les êtres en mesure d’y croire seraient aptes à en considérer l’existence ; et Martha apparaît comme le personnage à la psychologie constante et immuable, toujours dévouée, elle symbolise une figure maternelle qui semble détenir la vérité, aussi cruelle qu’elle soit. Pourtant, le final d’une beauté inouïe discrédite son personnage tout en prolongeant l’idée de la rupture entre le rêve et le réel, de l’intemporalité de leur union.

Allier romantisme et ironie, humour et crédulité, c’était là sans doute la clé pour ne pas sombrer dans la guimauve : lorsque Daniel incite Lucy à accrocher son portrait dans sa chambre, celle-ci le couvre avant de se déshabiller. Leur amour également grandit à l’aide des nombreuses touches d’humour qui ne sont pas sans visée à l’égard des contemporains du cinéaste. Au début, le capitaine Gregg raisonne en clichés sur les femmes chaque fois qu’il refuse d’admettre ses torts, puis finit néanmoins par détourner sa mauvaise foi contre la société qui les entoure ; et c’est de cette manière particulièrement subtile qu’il parvient à isoler leur relation dans un temps indéterminé. C’est d’ailleurs l’idée du temps qui passe qui vient donner une consistance aux personnages par les plans-séquences de la plage et de la mer, de plus en plus récurrents au moment où le film paraît toucher à sa fin. Les vagues déferlent alors avec une violence désabusée, raflant le poteau de bois où le nom de sa fille Anna fut gravé dans un passé d’illusions et de tendresse, et renvoient à un empressement de la part de Lucy, qui, toujours marchant au bord de la mer, semble vouloir atteindre le rêve tant attendu de retrouver le capitaine. A la veille de sa mort, la plage fait alors allusion à un lieu de paix et de soulagement, de plus en plus fréquentée par Mrs Muir.

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Le symbole du portrait, celui qui envoûte et libère l’imagination, semble apporter un intérêt particulier à la construction du film qui se veut d’ailleurs fluide et élégante, où les ellipses ne font qu’accentuer l’ivresse de la mélancolie. Les protagonistes se font leur propre image de l’autre au travers du tableau les représentant : alors que Lucy connaît la présence de Daniel à la simple vision de son portrait, le sien peint par Miles Fairley – interprété par George Sanders -, prétendant qui fera d’ailleurs renaître le passé romanesque de Lucy avec feu son mari, fait tache dans la maison et révulse Martha au point que Mrs Muir se résout à lâcher l’affaire. Son incapacité à mener une vie à proprement parler se retrouve sans doute dans le personnage de sa fille, qui constitue un prétexte dont elle use à de multiples reprises : Lucy s’en sert tout d’abord pour éloigner la présence du capitaine, lorsqu’elle lui affirme qu’Anna est « trop jeune pour voir des fantômes ». Puis pour se rapprocher de Miles en inventant que sa fille raffole des livres pour enfants que celui-ci écrit sous le pseudonyme de Uncle Neddy, avant de s’en éloigner inconsciemment, exprimant sa volonté de mettre un terme à leur baiser sous prétexte d’aller border Anna à l’heure du coucher. En cela, toute la conscience de Lucy semble reposer sur sa propre fille qui finit par vouloir se fiancer avec un homme de la marine à son tour. Sauf que lui, cette fois, est bien réel, et c’est là que Mankiewicz parvient à trouver le parfait équilibre entre naïveté et réalité acerbe, oscillant entre un romantisme embrumé et dérision, chose que caractérise d’ailleurs très bien la scène de fou rire entre Lucy et Daniel peu après la rencontre avec Miles.

On se surprend de fait à s’attendrir devant cette complicité si unique en son genre, sublimée par le thème bouleversant de Bernard Hermann qui inscrit leur amour dans un temps à jamais indéfini. Si l’on est frappé par la limpidité de la construction du film, il n’en demeure pas  moins spirituel, par son habileté à semer la confusion tout en gardant un point de vue souvent ironique. Il y a ici un usage volontaire de la polysémie du ghostwriter, puisque Lucy qui rédige les mémoires du capitaine se voit obtenir la somme du manuscrit, alors même que Daniel est, justement, un fantôme. Ce regard teinté d’humour insuffle une certaine légèreté tant dans la forme que dans les dialogues tout en brisant les clichés du mélodrame sirupeux, et s’il y a bien des films dont on ne saurait se lasser au énième visionnage, L’Aventure de Mme Muir en fait assurément partie.

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